
Une biographie qui se lit comme un roman, vraiment! Didier Decoin, auteur très connu en France, est secrétaire de l'Académie Goncourt. Il retrace ici l'histoire de son père Henri, depuis sa naissance. Les personnages nous sont peut-être inconnus, mais le parcours est inusité et intéressant à découvrir. Le rythme est bon et on ne s'y perd pas dans le relatement de dates et événements comme il est fréquent de voir dans les biographies. Voici un extrait publié par le magazine Lire, juillet 2006 (www.lire.fr).
Mon père était arrivé en Amérique fin septembre 37, Danielle Darrieux à son bras. Elle avait dix-sept ans quand il l'avait rencontrée sur un plateau, lui quarante-quatre. Il en était tombé éperdument amoureux, l'avait fait tourner, succès tout de suite, l'avait épousée sans attendre qu'elle soit majeure. Impressionnés par la popularité grandissante de Danielle et le flair d'Henri qui semblait savoir exactement ce qu'elle devait interpréter, les studios Universal les avaient engagés tous les deux pour sept ans. Elle comme vedette, lui comme auteur chargé de sélectionner et de superviser les histoires que sa jeune femme allait interpréter. Le couple avait aussitôt traversé l'Atlantique sur le Normandie qui, à la vitesse moyenne de 30,99 nœuds, venait de ravir le Ruban Bleu au Queen Mary.
Danielle avait à présent vingt et un ans, pesait cinquante kilos et transbahutait sept malles-cabines contenant quarante-trois robes, soixante paires de chaussures, vingt-sept chapeaux, ainsi qu'une chienne écossaise, Flora, qui avait la manie de dévorer les pendulettes de voyage - elle les mâchait avec application avant d'en postillonner les rouages à la façon d'un chat recrachant les arêtes d'une sardine.
Dès la veille de l'arrivée du paquebot, le pier 88 où accostaient les transatlantiques de la French Line avait été pris d'assaut par une centaine de reporters dépêchés par les plus importants organes de presse américains. Le bureau new-yorkais de la compagnie de navigation avait en effet annoncé que plusieurs célébrités du cinéma voyageaient à bord du navire, dont le patron de la Metro-Goldwyn-Mayer, Mr. Mayer en personne, ainsi qu'une mystérieuse star qualifiée de «divine, positivement divine». Or Greta Garbo, justement surnommée The Divine, étant alors sous contrat avec la MGM, la presse en avait déduit que la star «divine, positivement divine» qui allait débarquer du Normandie ne pouvait être qu'elle.
Aux Éditions Stock, 2006
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