jeudi 22 mai 2008

Vie et mort en quatre rimes, Amos Oz.

Quand un grand écrivain ne parvient pas à rester concentré tandis qu'il se trouve sur la scène d'un centre culturel lors d'une soirée organisée en son honneur, les choses risquent de déraper. Il anticipe les questions du public, si prévisibles, si ennuyeuses. Alors pourquoi pas laisser son esprit divaguer, son regard se promener dans la salle ? S'emparer des silhouettes et des visages aperçus afin de leur inventer un destin, une biographie ou simplement une petite histoire d'amour ? Mais le jeu est dangereux, et la réalité se rappelle au souvenir de notre écrivain par la voix de Rochale Reznik qui lit avec une sensibilité troublante des extraits de son dernier livre... L'intrigue de Vie et mort en quatre rimes est dense, divertissante et riche en rebondissements, mais elle recèle avant tout une réflexion très mélancolique sur la difficile cohabitation de la sphère publique et de l'intime, et sur les malentendus qui menacent inévitablement l'écrivain, à plus forte raison s'il est célèbre. L'ironie mordante du texte semble nous mettre en garde contre une interprétation trop sérieuse de toute lecture, cependant Amos Oz n'aura peut-être jamais affirmé avec autant de brio la nécessité de l'imaginaire et la puissance de la littérature.

L'auteur dont il est question dans ce livre d'Oz est sans doute blasé par sa célébrité, mais il n'a certainement pas perdu son imagination fertile et sa capacité à produire des récits originaux! Tour à tour, il nous transporte du réel au fictif en créant un vécu pour plusieurs des membres de l'assistance d'une salle communautaire venus entendre parler de son dernier livre. Chacun a droit à sa part de ridicule et à son propre nom et prénom. Les personnages sont si bien décrits qu'ils semblent vraiment faire partie de l'entourage de cet homme et il faut constamment se rappeler qu'ils ne sont que pure imagination de sa part.

C'est ma première expérience "Ozienne" (plus joli que Pancolienne ou Dumasienne, non?) et je suis ravie. J'admire sa maîtrise du descriptif; il alligne les mots en quelques lignes d'une façon à ce que nous puissions saisir tout le portrait d'un personnage rapidement.

À la lecture de ce roman, je ne peux que me demander ce que pense vraiment les auteurs lorsqu'ils sont soumis à sourire pendant des heures à des inconnus quand leur métier impose une si grande solitude. Est-ce qu'ils voient cela comme une récréation ou une obligation pénible?

Dans le même ton, Doris Lessing parle de son prix Nobel comme d'une catastrophe... elle n'arrive plus à écrire! Si l'article vous intéresse, c'est chez Cyberpresse.

11 commentaires:

Bellesahi a dit...

J'ai aimé le premier tiers puis l'ennui a commencé à se faire sentir. Déception pour moi !

JULES a dit...

Bellesahi: c'est vrai qu'il change de route au tiers et ça m'a déçue aussi, mais dans l'ensemble j'ai aimé sa "folie" d'auteur!

Karine a dit...

Je n'ai jamais lu l'auteur... mais si c'est un peu fou, ça risque définitivement de me plaire! ;)

réjean a dit...

Je souris en lisant que Doris Lessing n'arrive plus à écrire depuis qu'elle a reçu le Nobel. Il me semble qu'à son âge elle devrait prendre ça avec philosophie et se dire que son oeuvre est faite. La retraite pour les écrivains, ça doit exister, non ?

Georges F. a dit...

"À la lecture de ce roman, je ne peux que me demander ce que pense vraiment les auteurs lorsqu'ils sont soumis à sourire pendant des heures à des inconnus quand leur métier impose une si grande solitude. Est-ce qu'ils voient cela comme une récréation ou une obligation pénible?" écrivez-vous.
Je sors d'une série intensive de séances semblables, pendant trois jours (sur les quatre du programme), au Festival du Premier Roman à Chambéry.
Nous étions dix auteurs français et quatre étrangers, élus comme "les meilleurs premiers romans de l'année" (sur les 400 ou 500 parus cette année) par les comités de lecture, et nous étions plusieurs à nous poser la question : étant "premiers romans", nous n'étions pas tous coutumiers de cet exercice.
Mon constat personnel (probablement partagé par la majorité des auteurs :
- oui, cette apparition en foule nous change de notre quotidien: la "foule" allait de la vingtaine, face à un club de bibliothèque, ou même la huitaine, s'il s'agissait d'un club de lecteurs en prison, jusqu'à la bicentaine de lycéens dans un cinéma. C'est autre chose que d'être face à son clavier ? Pas complètement : parfois les questions étaient celles que nous nous posions face à notre clavier.
Ce n'est en rien une récréation : c'est épuisant. Les questions posées sont sérieuses, parfois graves, il faut vraiment y répondre, avec des mots précis (hé, nous sommes auteurs, on attend de nous des phrases claires avec de jolis mots).
Les deux plus grands dangers sont autres que ceux que vous mentionnez :
- danger N° 1. La mécanisation. Quand on enchaîne quatre ou même cinq séances d'une heure trente dans la journée, il arrive qu'on reçoive quatre ou cinq fois la même question. Si on donne 4 ou 5 fois la même réponse, on se mécanise, et on s'ennuie. Alors là, oui, on se demande "Qu'est-ce que je fiche ici ?". Le jeu consiste à répondre un peu différemment, à aller 4 ou 5 fois vers la même vérité avec un éclairage différent, avec des précisions différentes. Il devient alors amusant pour nous, car il nous oblige à aller plus loin , parfois dans l'introspection.
- danger N°2 : bidonner. Après tout, nous sommes auteurs, donc plutôt imaginatifs. On peut être tenté d'inventer une anecdote pour être plus amusant, de fabriquer une genèse ou une problématique du roman. Si nous cédons à cette tentation, nous sommes morts. Sans sincérité face à son public, l'auteur n'est plus qu'un amuseur ou un bateleur. Il se dégrade dans son auto-estime et ça se voit très vite.
En conclusion, ce n'est pas une récréation (c'est épuisant), mais ce n'est pas une obligation pénible (rien ne nous y oblige vfraiment et c'est intéressant). C'est même parfois -je le dis sans démagogie - l'occasion d'aller plus loin dans la compréhension de ce que nous avons écrit.
C'est même l'occasion de nous améliorer, mais je le dis prudemment, car là, la démagogie n'est pas loin.
Vous ai-je bien répondu, Jules ?
En tout cas, je lirai Amos Oz, votre billet m'en a donné envie. Ne serait-ce que pour savoir ce qui m'arrivera, face à mon public, quand je serai riche et célèbre, ce qui ne saurait tarder ;)

JULES a dit...

Karine: Il paraît que Une histoire d'amour et de ténèbres est encore meilleur de cet auteur... il est dans la PAL. Je pense que je suis un peu tombée sous le charme d'OZ!!

Réjean: elle doit avoir le feu de la passion de l'écriture en elle et elle désire peut-être le faire jusqu'au dernier moment!!!

Georges f.: vous avez très bien répondu à ma question et je suis flattée qu'un écrivain se donne la peine de répondre! Je suis certaine que mes quelques lecteurs prendront plaisir à vous lire. Merci!

Frisette a dit...

Ta critique me donne envie d'aller voir un titre de cet auteur même s'il m'était toujours apparu, à tort ou à raison, un peu inaccessible.

Et pour Doris Lessing, c'est drôle, j'avais aussi remarqué le même article et j'avais eu envie d'en parler sur mon blog. Ça ne sera plus nécessaire maintenant! :))

JULES a dit...

Frisette: nous avons les mêmes intérêts, c'est normal que nos chemins se croisent! ;)

Georges F. a dit...

Je suis très honoré par votre mise en lien (et je vais d'ailleurs en faire autant cette semaine), mais je veux juste signaler que je m'appelle : Georges Flipo, et non Filpo.
Rien de grave, mais je ne veux pas qu'on m'attribue un frère presque jumeau.

BenoitD a dit...

J'ai beaucoup aimé "Soudain dans la forêt profonde" d'Amos Oz; une belle fable sur la tolérance. Une très belle écriture aussi.
Si ça te dit, ce court récit (124 pages) est en tournée sur la blogosphère...
Et le tien va aussi me plaire.

JULES a dit...

BenoitD: as-tu lu Histoire de l'amour et de ténèbres? Je lis beaucoup de bonnes choses à son sujet...